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4.

La passion de Liz pour l’Espagne dura trois mois, avant que les tableaux de conjugaison n’aient raison de sa motivation. Les années suivantes me permirent d’apprendre que Liz avait deux types de centres d’intérêt : le premier tournait autour des mondes imaginaires, du dessin, des livres, des BD et des mangas ; le second était constitué de tout un tas de sujets hétéroclites, qui ne restaient jamais plus de quelques mois. Il ne resta donc de l’Espagne pour Liz que le souvenir d’un été plein de chaleur, de plages et de calamars frits. Et aussi que c’était le seul pays à avoir la décence de ne pas réserver le mariage aux hétéros ! (Le Belgique, le Canada et les Pays-Bas ne comptaient pas dans son esprit, semblait-il.)

L’espagnol ayant été supprimé des préoccupations importantes de son existence, elle put donc consacrer une partie non-négligeable de nos heures de LV2 à avancer sur son projet de BD. Elle avait pour projet d’écrire une saga qui se déroulait dans un monde où les gens vivaient sur des îles suspendues dans le ciel. L’histoire commençait au moment où la petite sœur de l’héroïne basculait mystérieusement dans le vide, et où l’héroïne décidait de braver tous les interdits pour aller la chercher dans les mondes d’en-bas. Évidemment, il y avait tout un tas de prophéties en jeu, ainsi que des plantes et des créatures magiques, et Liz prenait bien soin de dessiner des prototypes de tout ce qui était important, avant de penser à commencer son storyboard.

J’étais la seule personne à qui Liz parlait de sa saga. Au début, elle n’en parlait que très peu, d’ailleurs. Elle m’avait montré deux personnages principaux, elle m’avait demandé mon avis, elle m’avait raconté son scénario, et puis elle avait changé de sujet. Plus tard, elle m’avait présenté des créatures magiques. Elle évitait soigneusement d’être enthousiaste. Mais j’avais fini par poser des questions, et avec le temps, ça avait fini par devenir un sujet de débat hebdomadaire. J’étais curieux de toutes les explications qu’elle inventait aux moindres détails. Pourquoi les îles étaient dans le ciel ? Est-ce que les glaces et le chocolat existaient, là-haut ? Le Conseil des Anciens n’aurait-il pas dû se méfier, en apprenant que deux albatros avaient mystérieusement disparu ? Est-ce qu’il n’aurait pas été plus simple de partir en passant par la Cascade des Abîmes ?

Des années et même des décades après, il m’arrivait encore parfois de m’asseoir à la table d’un café où elle m’attendait, et de lui poser des questions sur ce premier univers en lieu et place de salutations. Elle riait. Tu chipotes vraiment sur tout ! Et puis elle réfléchissait, et elle inventait une explication sur le coup. Avec le temps, je lui posais parfois des questions que je lui avais déjà posées des années plus tôt, mais dont l’explication ne m’avait pas satisfait. Alors Liz, ayant presque oublié sa première réponse (du moins s’il ne s’agissait pas de quelque chose de vital), réfléchissait de nouveau, et elle trouvait une nouvelle solution, parfois presque semblable à la première, et parfois complètement différente.

Si, à l’époque, j’avais eu l’idée de noter ce qu’elle me racontait, nul doute qu’aujourd’hui je serais en possession d’une mini-encyclopédie sur cet univers, et surtout, sur les périodes artistiques de la vie de Liz – sur les influences successives qui orientaient sa façon de concevoir ses univers. Période physique quantique, période mystique, période fantastique... Mais je n’ai jamais été du genre à savoir prendre des notes, et il ne me reste désormais de toutes ces conversations que l’image floue, construite avec les années, d’un univers suspendu dans le ciel au-dessus d’une brume mystérieuse et magnétique.

De l’aveu même de Liz, j’étais moi-même associé à cet univers dans sa tête. Chaque fois que j’y repense, je revois toutes nos discussions entre les cours... Je n’aurais jamais écrit autant, si tu n’avais pas été là ! Je tenais cette dernière phrase pour une exagération de sa part, car je n’avais jamais vu le moindre bout de scénario au-delà de ses prototypes graphiques et, parfois, de quelques scènes dessinées, ou quelques cases de BD – mais rien qui ne soit jamais allé plus loin que ça. Mais Liz avait un souvenir de cette période-là qui dépassait toute trace matérielle.

Ce souvenir était d’autant plus enflammé qu’elle lui attribuait l’origine de notre amitié. Si on n’avait pas passé autant d’heures à parler de ce scénario, je suis sûre qu’on ne serait jamais devenus aussi proches ! Elle réfutait l’idée même que ce pût être l’inverse (que si nous ne nous étions pas rapprochés, jamais elle ne m’aurait parlé de son projet). La seule raison pour laquelle j’ai commencé à te parler de ça, c’est parce qu’il y a eu les lavandes...

Nous revenions encore aux lavandes.

L’été 2006 avait été particulièrement riche en moustiques chez moi, et ces derniers étaient aussi voraces que résistants aux insecticides et à l’arrivée de l’automne. Sur les conseils de notre pharmacienne, ma famille s’était donc tournée vers les vertus répulsives de l’huile essentielle de lavande : et j’en avais abondamment badigeonné le rebord de la fenêtre de ma chambre, où j’avais pris l’habitude de m’asseoir pour lire. Avec le temps, l’odeur avait fini par s’imprégner sur tous mes shorts et pantalons.

C’était tout à fait anodin, et à la rentrée cela faisait bien plusieurs semaines que j’avais cessé d’y prêter attention ; mais il se trouvait que Liz n’aimait rien tant que les lavandes. Elle avait tout de suite reconnu leur parfum sur moi. Si au début, elle avait pris ça pour une coïncidence, le temps avait fini par lui faire comprendre que l’odeur faisait partie intégrante de ma personne, et j’étais devenu le garçon aux lavandes dans sa tête. C’était ce détail (l’idée que je puisse vivre au milieu d’un champ de lavandes, ou que je puisse aimer les lavandes au point de passer mes nuits à côté d’un bouquet de lavandes) qui l’avait décidée à me faire confiance et à me parler de ce qui était le plus sensible chez elle – ses dessins et ses projets d’écriture.

Évidemment, Liz était enchantée par l’idée que ce parfum ait pu être la cause déterminante de notre relation : c’était comme un effet papillon démultiplié, une simple odeur, disparue depuis des lustres (omnia volent, et les parfums les premiers !), mais qui avait laissé des traces au-delà de l’énumérable.

Quant à moi, j’étais plus sceptique sur le sujet : je pensais que tout se serait sans doute passé de façon semblable même s’il n’y avait pas eu les lavandes. Mais il n’y avait absolument aucun moyen de le prouver, ni de faire des expériences dessus ni de revenir en arrière : tout ce qui restait de ce passé était ce que l’on voulait bien en raconter. Et, en la matière, le romanesque semblait être le plus apte à laisser des traces dans les esprits. L’histoire d’un parfum d’été, qui justifiait dans l’esprit de Liz aussi bien l’importance de notre amitié que celle des lavandes...

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