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8.

Je ne pris pas la peine de remettre les pieds en arts plastiques, en partie car je n'avais rien à y faire, et en partie car l'obsession de Liz commençait à me casser les pieds. (Exaspérée contre le prof qui n'avait même pas fait l'appel, elle avait vitupéré toute l'après-midi qui avait suivi, avant d'enchaîner sur une espèce de mutisme tout à fait inhabituel chez elle, que même mes gribouillages ne parvenaient plus à désamorcer.) Je passai ainsi à côté de la dernière opportunité de ma scolarité de devenir un artiste, chose bien entendu tout à fait insignifiante car je n'avais de toute façon aucun talent artistique, mais dont l'anecdote me permit quelques années plus tard de devenir ami avec la sœur d'un collègue qui s'appelait Nina.

J'avais rencontré Nina pour la première fois lorsque Nicolas, mon collègue, m'avait invité à boire un verre à la sortie du travail. J'avais d'abord voulu décliner, arguant que j'avais déjà prévu de rejoindre une amie, mais il m'avait dit : ce n'est pas grave, invite-la ! Ma petite sœur nous rejoindra aussi, de toute façon. De façon inattendue, Liz s'était montrée enthousiaste à l'idée de rencontrer un de mes collègues, si bien que je m'étais retrouvé embarqué malgré moi dans le bar le plus proche de mon travail, à la regarder faire connaissance avec une parfaite inconnue. Bien entendu, elle s'emballait sur tous ses projets artistiques, sauf sur celui qui lui tenait précisément à cœur à ce moment-là.

Je n'avais pas beaucoup parlé ce soir-là, mais j'avais eu l'occasion de recroiser Nina quelques semaines plus tard, dans des circonstances tout à fait similaires à l'exception de Liz. Nina m'avait dit : j'ai revu Liz, d'ailleurs. Bon, je ne sais pas si on a prévu de se revoir, mais elle est vachement cool, ta pote, quand même. Et super-enthousiaste ! Puis : depuis le temps que vous vous connaissez, elle n'a jamais essayé de te faire participer à ses projets ? Je voyais ce qu'elle voulait dire. Peut-être justement parce qu'elle n'avait jamais réussi à me faire faire quoi que ce soit d'artistique, Liz avait pour passion d'essayer de convaincre les gens de la rejoindre pour des collaborations diverses et variées, dont moins d'un quart étaient destinées à voir le jour. Pour distraire mon interlocutrice, j'avais répondu : figure-toi que lorsqu'on était en 1ère, elle a failli me faire commencer une carrière de photographe par la force... Et j'avais raconté l'histoire de la meuf à fractales. Je pensais faire rire Nina, mais contre toute attente, elle avait pris l'histoire au sérieux. Comme inspirée par une idée qu'elle ne voulait pas trahir, elle me demanda : à ton avis, pourquoi Liz voulait avait choisi la photographie pour toi, et pas autre chose ?

La première réponse qui m'était venue à l'esprit était évidente : il était bien plus facile de prendre des photos que de dessiner. L'effort de supercherie artistique était minimal. Mais Nina faisait de la photographie et je n'avais pas envie de la vexer, alors à la place, j'avais fait mine de réfléchir. (Il y avait, évidemment, le projet de roman-photos... Mais sur le coup, cette histoire ne m'était pas revenue à l'esprit.) Nicolas avait suggéré : peut-être que c'était précisément ce que Liz aurait voulu avoir... une photographie de la meuf qu'elle avait vue la semaine d'avant, quelque chose qui lui aurait permis de prouver son existence et de la décrire en même temps. Une trace d'elle...

L'idée me paraissait un peu simpliste, mais Nina s'était emballée. Alors que justement, nous avait-elle dit, la photographie, c'est ce qu'il y aurait eu de plus menteur pour représenter quelqu'un qui l'avait éblouie... Les gens qui croient que la photographie se contente de copier la réalité sont ceux qui prennent les photos les moins intéressantes. Certes, tout est identique, mais rien ne te garantit que tu obtiendras les mêmes effets sur papier que dans la réalité. Ça se trouve, sur photo, elle aurait été complètement insignifiante, cette meuf ! Elle ne s'arrêtait plus. C'était une idée qui semblait la préoccuper, cette façon que la photographie avait de copier la réalité factuelle sans garantir la moindre trace de réalité véritable. (Cette expression ne fut sans doute pas prononcée telle quelle ce soir-là, mais l'idée y était sans doute en germe: et Nina, prétendant que cette conversation en avait été le terreau, me fit relire plus tard un article qu'elle avait rédigé pour un journal universitaire de philosophie des arts, et qui pouvait précisément se résumer en ces termes.)

 À la fin, je lui avais demandé : mais alors, pourquoi tu fais de la photographie, si tu penses que c'est justement un medium si fade ? Elle avait commencé par me contredire, non, je ne pense pas que ce soit fade, au contraire, c'est là tout le truc... Et puis elle avait semblé penser à quelque chose, et elle avait changé de sujet : tu prends quoi comme photo, toi ? Je ne prenais pas de photos. Ni selfies, ni photos-souvenirs, ni rien... Je lui avais montré la galerie de mon portable. Il y avait en tout et pour tout un coucher de soleil rougeâtre, une affiche publicitaire qui m'avait fait penser au projet de Liz et dont je lui avais envoyé la photo par SMS, la liste des numéros des plombiers de la ville prise en photo depuis l'annuaire papier, une autre façade de maison pour Liz, et une vue de mon bureau de travail mal rangé. Nicolas avait rigolé en suggérant que je fasse un exposé commenté, ce que j'avais fait sobrement sur les incitations de Nina. Je pensais être complètement ridicule, mais elle avait conclu, très amusée : tu sais quoi, le week-end prochain, j'ai une matinée de libre, je t'emmène en sortie photo. Il y a un truc à faire !

Elle s'était ensuite levée pour repartir – j'ai un rendez-vous ailleurs, il va falloir que je vous laisse. Elle avait payé sa bière au comptoir, puis, avant que je ne puisse demander à Nicolas si elle se foutait de moi, elle était soudain revenue à notre table. Et il s'était passé quoi, avec la meuf à fractales, en fait ? Je l'avais regardée sans comprendre. Je veux dire, Liz a fini par la retrouver, finalement ? Soudain, je m'étais souvenu que j'avais raconté cette histoire plus tôt. Mais il ne m'était pas venu à l'esprit que la fin n'était pas évidente pour tout le monde. Alors, j'avais répondu : On ne l'a jamais revue. Je crois qu'il n'y avait même aucun prénom inconnu sur la liste des élèves d'arts plastiques... Avant je pensais que c'était un mystère complet. Maintenant je me demande parfois si Liz ne l'avait pas tout simplement inventée de toute pièce exprès... Je n'ai jamais su.

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